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« C’est mon bureau ! » : quel besoin de territorialisation de l’espace de travail post-Covid ?

Le | Qvt

[TRIBUNE] Avec l’adoption du travail hybride présentiel/distanciel accélérée par la pandémie de Covid et ses confinements successifs, la plupart des individus fréquentent moins leur bureau. Est-ce à dire pour autant que cet espace compte moins pour eux ? Qu’ils ressentent moins la nécessité de se l’approprier ? En somme, sont-ils davantage prêts à renoncer à avoir « leur place à eux » dans leur entreprise ? Pour répondre à cette question, nous avons lancé une vaste enquête grâce au soutien de Kardham, dont voici les principaux résultats.

Les salariés ressentent-ils moins la nécessité de s’approprier leur bureau post-Covid ? - © Getty Images/iStockphoto annebaek
Les salariés ressentent-ils moins la nécessité de s’approprier leur bureau post-Covid ? - © Getty Images/iStockphoto annebaek

En mai dernier, nous avons partagé un questionnaire portant sur le rapport que les usagers entretiennent aujourd’hui avec leur espace de travail qui, après un tri minutieux, a rassemblé 507 répondants validés travaillant en France. Parmi les points soulevés, nous avons développé plusieurs questions relatives au besoin de territorialisation des individus vis-à-vis de leur bureau dans leur organisation. Cela semblait pertinent à l’heure où le télétravail parait avoir été massivement adopté dans les entreprises, à raison d’un à deux - voire trois - jours par semaine. C’est une dimension d’autant plus intéressante à explorer que cette diminution importante du temps passé dans les locaux de l’entreprise va dans le sens d’une occupation optimisée de l’espace, et donc, dans celui de l’adoption d’une solution flexible type flex-office qui exclut de facto la possibilité d’un espace personnel figé dans la durée.

Répartition par taille des entreprises - © Delphine Minchella & Gisèle De Campos Ribeiro
Répartition par taille des entreprises - © Delphine Minchella & Gisèle De Campos Ribeiro

Notre panel est équilibré en termes de représentation femmes/hommes. La moyenne d’âge est de 42 ans. 55 % de nos répondants ont le statut d’employés, 32 % sont cadres intermédiaires et 13 % issus du top-management. En termes de territoire, 45 % résident à la campagne ou dans de petites villes contre 55 % dans des villes moyennes ou de grands centres urbains. Enfin, 66 % de ces individus travaillent dans un bureau individuel ou un petit bureau partagé, les autres dans des open-spaces moyens ou grands (plus de 24 personnes), et un peu moins de 2 % n’ont pas de bureau fixe puisqu’ils sont en flex-office. Soulignons enfin que nous avons différencié les réponses des femmes et des hommes, afin de voir s’il existait une nuance marquée entre les genres sur le besoin de territorialisation.

 

Répartition par métiers - © Delphine Minchella & Gisèle De Campos Ribeiro
Répartition par métiers - © Delphine Minchella & Gisèle De Campos Ribeiro

 

Le concept de territorialisation

En psychologie environnementale, la territorialisation consiste à s’approprier une portion d’espace que l’on considère comme sienne, généralement parce qu’elle nous a été attribuée (typiquement : notre bureau) ou parce qu’on s’y installe régulièrement. Cela peut se manifester de différentes façons : la plus facilement observable consiste à y laisser durablement des objets personnels. Le fait de délimiter cet espace (matériellement ou juste symboliquement) est une autre expression répandue de territorialisation : l’autre n’y a pas un libre accès. Enfin cela peut aussi se traduire par le fait de ne pas laisser « son territoire » sans surveillance, par exemple en fermant son bureau à clé ou en refusant qu’il soit utilisé par une autre personne pendant une absence. Tous ces comportements spatiaux sont courants en organisation.

Quels résultats ?

L’importance persistante de la personnalisation

Interrogés d’abord sur l’importance qu’ils accordent à pouvoir personnaliser leur espace de travail s’ils le souhaitent, 65 % des femmes considèrent qu’il est important de disposer de cette possibilité contre 54 % des hommes. Ils sont d’ailleurs majoritaires à l’avoir effectivement décoré (58 % chez les femmes et 53 % chez les hommes).

Toutefois ce n’est pas ce mode de territorialisation qui prime pour eux, mais bien la nécessité de « clairement définir les limites » de leur espace personnel de travail. Cette dimension est importante pour 72 % des femmes et 64 % des hommes. Enfin, sensiblement le même pourcentage de femmes et d’hommes évitent de laisser leur espace de travail sans surveillance (43 %).

La liberté des autres…

Les mêmes individus ont ensuite été interrogés sur leur perception des expressions de territorialisation de leurs collègues. Les hommes y sont globalement moins tolérants que les femmes. Ainsi, ces dernières sont 18 % à être ennuyées par la personnalisation des espaces de travail de leurs collègues contre 26 % d’hommes, et ces derniers sont également plus réfractaires au fait que leurs collègues délimitent leur espace de travail (36 % contre 27 % pour les femmes). Quant à la zone de neutralité (ou d’indifférence) chez les répondants sur ces questions, elle est plus haute chez les hommes (s’élevant en moyenne à 25 %) que chez les femmes.

Conclusion

Nous observons que la territorialisation demeure une dimension importante pour l’échantillon de travailleurs que nous avons interrogé - en particulier chez les femmes. Néanmoins c’est davantage la capacité à délimiter son espace de travail à soi qui prime sur le fait de pouvoir le décorer, et ce, chez les deux genres.

Il nous parait important de souligner ce dernier point car la personnalisation par les artefacts étant par nature plus facilement observable en organisation, nous pourrions être tentés de penser qu’il s’agit là de l’expression de territorialisation la plus importante aux yeux des usagers, alors que ce n’est pas le cas. Ce point est significatif, notamment à l’égard du flex-office, car s’il parait très peu concevable de personnaliser son espace de travail dans ce contexte de bureau à la journée, délimiter son espace à soi en revanche n’est pas du tout incompatible avec de changer de bureau tous les jours.

Delphine Minchella

Delphine Minchella - © D.R.
Delphine Minchella - © D.R.

Delphine Minchella est docteur en sciences de gestion, enseignant-chercheur à l’Ecole de Management de Normandie/Métis Lab, chercheur associé HDEA Sorbonne.

Gisele De Campos Ribeiro

Gisele de Campos Ribeiro - © D.R.
Gisele de Campos Ribeiro - © D.R.

Gisele de Campos Ribeiro est professeure associée à Paris School of Business - Département Marketing Analytics et eXperience Insights.

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