Stratégies

Métavers, NFT… sommes nous au début de l’histoire du Web3 dans l’environnement de travail ?

Par Alexandre Foatelli | le | Digitalisation

Alors que les initiatives se multiplient dans certains secteurs, à l’image du retail, l’incursion du Web3 et de ses composants (métavers, NFT, blockchain) dans nos environnements de travail reste très marginal. Pourtant, le contexte d’hybridation des manières de travailler, couplé à une convergence technologique et une génération largement acquise au vidéo-ludique, pourrait conduire à une déferlante de ces outils numériques dans le monde de l’entreprise. Certains y réfléchissent déjà.

Les entreprises verront elles déferler le Web3 dans le quotidien de leurs salariés ? - © Getty Images
Les entreprises verront elles déferler le Web3 dans le quotidien de leurs salariés ? - © Getty Images

Dans les locaux parisiens de Meta (ex-Facebook), Laurent Solly délivre (à travers un écran) le même message qu’il assène dans la presse depuis l’automne dernier : le métavers va changer beaucoup de choses. Ce jour-là, ayant réuni sous l’égide Keyrus plusieurs acteurs du secteur et des experts venus échanger lors d’une table ronde, le VP Southern Europe du groupe technologique appuie le rôle que cet outil sera amené à jouer dans le monde du travail. « Le travail est un pilier de l’entreprise et de sa culture, et la technologie doit créer de la valeur ajoutée. Chez Meta, nous croyons fermement en l’équilibre entre le collectif de l’entreprise et les besoins individuels des salariés. Le métavers fera partie des moyens pour atteindre cet équilibre », prophétise celui qui a lancé une académie du métavers.

La mise en place des technologies classiques de travail à distance ne répondent pas à la nécessité d’avoir des échanges informels en entreprise, ce que peut permettre un métavers », Bruno Pinon

Plus globalement, l’avènement du Web3 peut s’appuyer sur un contexte porteur. Comme le souligne Nicolas Diacono, Technology & Digital Trends Manager chez BNP Paribas Personal Finance, « la Génération Z (personnes nées entre 2000 et 2010, NDLR) joue à 81 % aux jeux vidéo et 40 % d’entre eux le font pour avoir des interactions sociales. » Ajouté à cela que les cohortes précédentes, des derniers nés de la Génération X à la fin des années 1970 à la Y des années 80-90, sont aussi en majorité technophiles et connectées. Aujourd’hui, la convergence technologique entre 5G, NFT, réalité virtuelle et augmentée ouvre le champ des possibles au développement de nouvelles tendances d’utilisation.

Un réel levier…

Avant d’en arriver au stade avancé d’une entreprise présente exclusivement dans un métavers - à l’instar d’eXp Realty - ce nouvel outil s’adapte plutôt bien à certains usages spécifiques. « La formation et le travail collaboratif se prêtent en priorité à l’usage d’un univers virtuel », indique Bruno Pinon, Head of Future of Work chez Fujistsu. Par ailleurs, ces outils peuvent venir combler « des trous dans la raquette » des stratégies digital workplace. « La mise en place des technologies classiques de travail à distance ne répondent pas à la nécessité d’avoir des échanges informels en entreprise, ce que peut permettre un métavers », abonde Bruno Pinon.

Le Web3 peut favoriser l’onboarding, en récompensant les salariés avec des NFT par exemple », Brahim Abdesslam

Le Web3 trouve aussi son utilité dans la fameuse guerre des talents qui fait rage depuis deux ans au moins. « C’est un vrai levier de recrutement, remarque Brahim Abdesslam, directeur de Keyrus New Realty. Entre une entreprise qui ne propose que des réunions classiques et des échanges par mails et une autre qui met à disposition une expérience immersive et ludique au quotidien, toute chose égale par ailleurs, il n’y a pas photo ! » Par la suite, une « manière gamifiée de faire découvrir l’entreprise » en lieu et place des sempiternels welcome pack en PDF pourraient se révéler bien plus engageante pour un nouveau collaborateur. Enfin, le Web3 peut « favoriser l’onboarding, en récompensant les salariés avec des NFT par exemple », cite Brahim Abdesslam. Ce dernier met en avant, enfin, la multitude de nouveaux métiers qui pourront émerger dans les entreprises : virtual space designer, game designer, codeur

… avec de réelles limites

Malgré ces atouts, cette outrance technologique pourrait devenir exclusive auprès d’une part de la population active. En 2020, lors de son audition par la mission d’information sur la lutte contre l’illectronisme et pour l’inclusion numérique, le Défenseur des Droits Jacques Toubon indiquait que 13 millions de Français étaient en difficulté avec l’usage des outils numériques. Une limite à laquelle Guillaume Lescure, New Business & Innovation Manager de Casino Immobilier, rétorque que les solutions du Web3 sont « plus intuitives et peuvent combler une partie du décrochage numérique ». Bruno Pinon se veut plus prudent et parle de la nécessité de « placer le curseur pour ne pas laisser de côté les collaborateurs moins technophiles ».

Toutes les entreprises ne pourront pas développer des métavers dédiés à leur propre culture

En outre, comme le notait le professeur titulaire de la Chaire Expressions et Cultures au Travail au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) Manuel Zacklad lors d’une conférence à Workspace Expo, « le temps et le coût de développement des environnements virtuels sont longs, tandis que l’accès aux casques de VR et leur usabilité posent question ». En somme : toutes les entreprises ne pourront pas développer des métavers dédiés à leur propre culture et les modes les plus immersifs restent soumis à une technologie qui n’a pas fait la preuve de son caractère universelle.

Le Web3 est aussi un vecteur de questionnement sur le plan du droit. Durant la table ronde organisée par Keyrus, Brahim Abdesslam mentionnait également les problématiques de data privacy qui se poseront certainement avec ces nouvelles technologies. « Les grandes plateformes travaillent déjà pour s’adapter au besoin de sécurité des données personnelles des utilisateurs », tempère Bruno Pinon. Ce dernier appelle les décideurs à « capitaliser sur les plateformes existantes, à l’instar de Microsoft qui veut développer des solutions du Web3 au sein de Teams en complément de ses services existants. »

Les promoteurs du Web3 devront démontrer le bien-fondé de cette débauche énergétique pour convaincre les utilisateurs comme les entreprises

Dernière limite possible à son développement, et non des moindres : l’impact environnemental. Pour Manuel Zacklad, le bilan carbone de ces outils « est désastreux ». Les promoteurs du Web3 ont bien conscience de se trouver là face à un biais délicat à contourner, à l’heure où des voix s’élèvent pour demander plus de sobriété numérique. S’ils considèrent que des univers virtuels pourront aussi avoir un effet positif, notamment en réduisant les déplacements professionnels dans certains cas, il leur faudra démontrer le bien-fondé de cette débauche énergétique pour convaincre les utilisateurs comme les entreprises soucieuses de ne plus agir de manière irresponsable.

Entre cas pratiques où métavers et autres NFT pourraient trouver leur place dans les organisations et l’ensemble des limites qu’il sera nécessaire de définir, il est clair que nous sommes encore aux prémices du Web3 dans nos environnements de travail.

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